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Édition #22 — 11 NOVEMBRE 2019

Cher ami du whisky,

Lorsque Julien a parlé de Brora dans le récit de son road-trip écossais, ça m’a donné envie d’écrire sur cette distillerie et sur sa consoeur Port Ellen, disparue la même année. Leurs noms sont devenus mythiques. A leur évocation, on pense à ces bouteilles qui se vendent à des prix astronomiques, à ces whiskies extraordinaires.

Enfin, d’après ce qu’on en dit hein, parce qu’on n’a pas eu la chance d’en goûter beaucoup des Brora et des Port Ellen 😉 On a néanmoins pu goûter nos tout premiers récemment, et on s’est dit que ça faisait une deuxième raison de vous amener faire un tour dans le passé, à la rencontre de ces deux distilleries.

Bonne lecture,

Robin


PS : on parle aussi de la SMWS en fin de mail.

Around the malt

Deux légendaires distilleries disparues...

Nous sommes au début du printemps 1983. Alors que la végétation des Highlands peine à se réveiller, l’Ecosse traverse une rude crise du blend. Les distilleries du pays ont trop produit à la fin des années 1970 alors que le marché amorçait un recul : et au tournant des années 1980, l’offre surpasse la demande et de nombreuses distilleries se retrouvent contraintes de fermer leurs portes…

Les plus touchées sont inévitablement les conglomérats de distilleries, en tête desquels se trouve DCL (Distillers Company Limited). Ancêtre du géant Diageo, le groupe possède à cette époque-là 34 distilleries à travers le pays ! Et plombée par ses stocks trop importants, elle doit fermer pas moins de 10 distilleries entre 1982 et 1985… dont Brora et Port Ellen en 1983.

L'ancienne Brora, avec sa cheminée et sa pagode, devant la nouvelle Clynelish.

C’est ainsi que 164 années après sa création, les deux alambics de Brora cessent définitivement leur production.

Brora est fondé en 1819 dans la ville éponyme sur la côte est des Highlands du nord, à une grosse heure d’Inverness. Elle s’appelle alors Clynelish, et comme ailleurs, son histoire est truffée d’arrêts et de reprises de la production. Deux choses restes néanmoins constantes à travers le temps : Clynelish a une faible capacité de production (deux alambics seulement, permettant de produire 1M de litres par an à sa fermeture) et Clynelish produit des whiskies de grande qualité.

Le plus gros tournant de l’histoire de Brora a lieu en 1968… alors qu’elle s’appelait encore Clynelish. DCL décide à cette époque-là de remplacer la distillerie vieillissante par une distillerie plus moderne construite juste à côté. Et pour surfer sur son importante notoriété, DCL choisit de conserver le nom de Clynelish pour la nouvelle distillerie. La distillerie originale se retrouve alors sans nom, mais puisqu’elle était vouée à cesser sa production une fois la nouvelle distillerie en place, ça ne posait pas vraiment de problème.

Sauf que, coup de théâtre : en 1969, Lagavulin (aussi propriété de DCL) est au maximum de sa production alors que les blends de DCL réclament toujours plus de whisky tourbé. Le groupe décide alors de rouvrir l’ancienne Clynelish pour produire ce type de whisky — alors qu’elle produisait jusqu’alors un whisky à la tourbe légère, typique de cette région maritime des Highlands. Mais ne pouvant pas vraiment s’appeler « Old Clynelish » ou « Clynelish B » (même si ces dénominations furent utilisées), la distillerie finit par changer de nom pour Brora.

Au final, Brora n’aura distillé sous ce nom que durant 14 années — une durée suffisante pour faire d’elle une distillerie mythique, d’une part parce qu’elle a disparu, mais surtout par l’exceptionnelle qualité de ses whiskies, et notamment de son millésime 1972.

Aujourd’hui, les bâtiments de Brora sont toujours la propriété de Diageo, qui a annoncé, en 2017, vouloir rouvrir la distillerie. Les travaux sont d’ailleurs en cours et la reprise de la production est prévue pour 2020. Nul ne sait ce qui sortira de ses alambics (les mêmes que ceux utilisés en 1983 !), mais l’attente est forte…

Les anciens bâtiments de la distillerie devant la grosse usine de maltage de Port Ellen

Port Ellen quant à elle, partage beaucoup de points communs avec Brora. Même année de fermeture, même propriétaire (Diageo), même capacité de production (2 alambics), même présence de tourbe dans ses whiskies, même ancienneté (Port Ellen a été fondée en 5 ans après Brora) et même projet de réouverture pour 2020.

Évidemment, il y a aussi des différences, et pas des moindres : Port Ellen se situe sur Islay et non dans le nord de l’Ecosse ; et Port Ellen n’est plus aujourd’hui que l’ombre de ce qu’elle était, puisque seule subsiste sa malterie, encore en activité. Pour faire revivre cette distillerie disparue, tout est donc à refaire pour Diageo (notamment recréer des alambics similaires à ceux de la distillerie d’origine), et en partant de si loin, les interrogations sur ce qui sortira de la distillerie dans les prochaines années sont encore plus marquée que pour Brora.

Mais revenons à l’histoire de Port Ellen — encore plus tourmentée que celle de Brora. Construite à l’extrémité sud de l’île d’Islay, Port Ellen était la voisine immédiate de Laphroaig, Lagavulin et Ardbeg, toutes situées dans un rayon de 5km. Bien que construite en 1825, elle n’a commencé à distiller que quelques années plus tard. Acquise par DCL en 1925, elle fût fermée (et partiellement démolie) dès 1930 avant d’être reconstruite à la fin des années 1960, avec l’addition de 2 alambics supplémentaires, et donc de produire du whisky jusqu’en mai 1983.

Après l’arrêt de la distillation, Port Ellen est partiellement démantelée (bâtiments et alambics détruits) tandis que sa malterie continue de fonctionner, fournissant aujourd’hui encore du malt tourbé à la plupart des distilleries de l’île. En attendant donc la reprise de la production prévue l’année prochaine 🙂

Plans de la nouvelle Port Ellen après réouverture.

Perfect moments

Dégustation de Brora et Port Ellen

La distillerie Brora n’ayant opéré sous ce nom que pendant 14 ans, tous les whiskies Brora que vous pourrez trouver auront forcément été distillés entre 1969-70 et 1983. Il y a 35 à 50 ans !

Logiquement, si de nouveaux embouteillages devaient sortir aujourd’hui (gageons que les stocks ne sont pas encore tout à fait vides), ils porteraient une mention d’âge d’au moins 35 ans, les rendant, du fait de leur âge et de leur rareté, inaccessibles pour le commun des mortels.

En 2017, Diageo sortait par exemple 5000 bouteilles d’un 34 ans d’âge (1982), lancé au prix d’environ 1500€. En août dernier, le groupe lançait son édition 2019 pour célébrer en grande pompe les 200 ans de l’ouverture de la distillerie, avec un 40 ans distillé en 1978. Prix de vente actuel sur MasterOfMalt : 5200€.

Avoir accès à du Brora embouteillé récemment est donc rare, difficile et cher. Par contre, on peut accéder sans trop de peine (et pour un prix raisonnable) à des Brora plus jeunes, embouteillées dans une précédente décennie.

Ce fût le cas de celui dégoté par Julien lors d’un split organisé sur un groupe Facebook. Un Brora de 18 ans distillé en 1981, embouteillé en 1999 par Signatory Vintage pour La Maison du Whisky. Prix du sample de 3cl : 25€ environ.

Au nez, point de tourbe pour nous, plutôt du bonbon, ou même un parfum de fête foraine avec des effluves de barbe à papa. Etonnant, oui. Mais ça nous a rappelé ces souvenirs et ça nous a donné envie de creuser pour voir la suite. En bouche, on est resté sur notre faim : un peu salin, très rond, avec des arômes d’agrumes, c’est chouette mais pas à la hauteur d’un mythe tant désiré. La finale est aussi très belle, sur les agrumes amers avec un peu de fumé qui arrive enfin. Une belle expérience, mais dans l’ensemble, on n’a pas été subjugués par celui-ci. Pas grave, on réessaiera volontiers si on a l’occasion.

Comme Port Ellen est restée endormie pendant près de 40 ans, sa production ne reprenant qu’à la fin des années 1960, l’âge d’or de cette distillerie colle parfaitement avec celui de Brora. Et tous les whiskies que vous pourrez trouver de chez Port Ellen datent des mêmes années que les Brora, soit entre 1969-70 et 1983.

Les problématiques de la cousine du sud sont donc identiques : rareté + âge = prix élevé, très élevé. Les fameuses releases sorties chaque année par Diageo entre 2001 et 2017 sont de plus en plus âgées, et de plus en plus chères. La dernière édition en date (2017, un 37 ans distillé en 1979) a été lancée à 3000€ alors qu’un 39 ans distillé en 1978 a été lancé en avril 2019 à plus de 5000€.

Mais tout comme Brora, il est possible de trouver des Port Ellen moins chers en se tournant vers d’autres embouteilleurs et/ou en cherchant des bouteilles sorties il y a plusieurs années et donc moins âgées.

Ce fût aussi le cas du Port Ellen trouvé par Julien (au même endroit et au même prix que le Brora), et qu’il a goûté avec son papa. Voici ses notes de ce Port Ellen de 19 ans distillé en 1980 et lui aussi embouteillé en 1999 :

“Dès les premières notes nasales, on s’aperçoit que Port Ellen n’est pas un Islay comme les autres. La distillerie se trouve à quelques encablures du triptyque côtier Laphroaig – Lagavulin – Ardbeg mais elle est incroyablement moins tourbée que la triplette.
Le nez apporte une très légère tourbe vanillée, du gâteau aux amandes et une pointe de fumé. Le palais amène de la résine de pin, de l’huile de sardine et de la salinité avec beaucoup de délicatesse, c’est du velours en bouche. La finale est quasi absente mais laisse un bon goût d’huître iodée en bouche.
Ça ne vaut sûrement pas le prix des bouteilles mais c’est unique et délicat.”

En guise de transition avec notre dernier sujet, sachez que si la SMWS a déjà embouteillé du Brora et du Port Ellen par le passé, ça ne date pas d’hier : ses dernières sorties remontent respectivement à 2004 et 2009.

Daily dram

Un groupe Facebook pour les fans de la SMWS ? Presque

J’étais sur le point de vous annoncer qu’on aller lancer ce “groupe en ligne” qui permettrait de réunir les fans de la SMWS, mais on a encore quelques détails à régler 😉

Alors on va plutôt vous parler des quelques whiskies de l’outturn de novembre que Julien a dégusté lors de la soirée de lundi dernier. Une bien belle cuvée — dont la plupart des bouteilles ne sont pas encore trouvable sur le site de la SMWS :

“Nous avons commencé par la 35.234, Hopping Mad, provenant de la distillerie Glen Moray dans le Speyside, maturée 17 ans en fût d’IPA ! Cette maturation complète en fûts de bière n’est plus confidentielle car on peut croiser fréquemment aujourd’hui dans les rayons de grande distribution le Glenfiddich IPA, très moyen d’ailleurs selon les membres du club présent ce soir-là. Heureuse surprise donc que cet Hopping Mad, caramélisé puis citronné au nez après adduction d’eau, très houblonné et acide en bouche tout en restant agréable avec une finale sur la menthe poivrée. Réussi et noté 4/5.

Le second whisky nous vient de chez Fettercairn, au sud d’Aberdeen, et porte le nom de Making hay when the sun stones (94.6). Il a passé 8 ans en fûts de bourbon de second remplissage. Un nez sur la vodka caramel puis les épices dont le paprika, une bouche étonnamment extrêmement boisée et une finale longue assez crayeuse. Original mais pas charmeur, on avait préféré le Vineyard mud guard d’il y a quelques mois. 3,5/5.

Une petite bombe tout droit venue de chez les cow-boys est arrivée sans prévenir avec le troisième single cask de la soirée. La distillerie portant le numéro 140 est celle de Balcones dans le Texas. Elle produit généralement du bourbon mixant les céréales mais il lui arrive ne travailler qu’avec de l’orge. Oh yeah! Ce 140.3, Nik nak woody whack, a vieilli 4 ans en fût de bourbon de premier remplissage. Il nous propose un nez sur la manzana puis la tarte tatin avec de l’eau, une bouche ronde et crémeuse très orientée sur la noisette avant une finale agréable sur le caramel. C’est très bien fait dans le ranch et cela mérite un beau 4,25/5.

On part gustativement pour les îles avec le quatrième fût pour le 39.183, Kriek beer in Curaçao, un Linkwood maturé 18 ans dans un hogshead toasté de second remplissage. Un nez sur la banane très vanillée puis sur le bonbon acidulé avec de l’eau, une bouche cuivrée nous rappelant fortement les rhums ambrés sud-américains et une finale originale sur l’hibiscus. Ce voyage exotique dans les Caraïbes décroche un 4/5.

L’avant dernière bouteille de la soirée nous amène dans le sud des Highlands dans la petite distillerie de Glenturret. Ce 16.39, Sweetness and spice laced with mystery, a maturé 18 ans en puncheon de Porto de second remplissage et l’originalité pointe de nouveau le bout son nez. Un nez sur l’amande, une légère tequila et de l’alcool de riz, une bouche toujours amandée et douce avec plusieurs notes de gingembre avant une finale sur la prune et le sel. C’est sympa, 3,75/5.

Et pour finir, Peat Bomb ! Cyrille nous avait gardé le meilleur pour la fin avec un whisky légèrement tourbé. La distillerie d’Ardmore dans l’est des Highlands est une collaboratrice très régulière de la Scotch Malt Whisky Society comme le prouvait le numéro du fût : le 157. Et il porte très bien son nom de “bénédiction éternelle” après avoir maturé 20 ans en fût de bourbon de second remplissage. Le 66.157, Eternal bliss!, a un nez gastronome sur la carbonnade de haddock fumé et la noix que nous avons modestement qualifié de “génialissime”, un palais sur la tourbe légère et terreuse et du poisson de rivière. Ces arômes sauvages précèdent une finale longue, douce et évanescente d’un équilibre divin. On l’imagine aisément magnifier une soirée d’hiver entre amis au coin du feu dans un chalet de montagne. 4,5/5 🔥

Sláinte!”

 

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