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Édition #13 — 16 juin 2019

Cher ami du whisky,

On vous en a déjà parlé à plusieurs occasions dans cette newsletter. Le moment est enfin venu de vous présenter, sous toutes ses coutures, notre gros coup de coeur de ces derniers mois : la Scotch Malt Whisky Society.

Pas besoin de faire une intro très longue, ce qui arrive ci-dessous devrait suffire. Dans ce premier épisode d’une série de deux consacrés à la SMWS, vous découvrirez son histoire, son influence et ce qu’est devenu ce club aujourd’hui. Dimanche prochain, nous nous pencherons plus en détails sur leurs whiskies, dégustation à la clé.

Mettez-vous à l’aise, et régalez-vous,

Robin & Julien

The Flying Scotsman​

Des reportages quasi-journalistiques – Par Robin

L'histoire de la Scotch Malt Whisky Society

1. Les origines

Il était une fois un écossais nommé Philip Hills, dit “Pip”, touche-à-tout devenu comptable de métier. Pip vit à Edimbourg, il approche de la quarantaine et il n’aime pas le whisky. Il faut dire qu’en ce temps-là, à la fin des années 1970, le whisky n’est pas du tout à la mode, et que l’écrasante majorité des whiskies commercialisés sont des blends de faible qualité. Au whisky, il préfère de loin l’escalade, la plongée, la politique…

Pip est ami avec un certain Duncan, qui possède une maison de campagne dans le nord de l’Ecosse, à l’est d’Aberdeen. Pip a pris l’habitude de rendre visite à cet ami plusieurs fois dans l’année pour passer un peu de temps au vert.

Howe of Alford, Aberdeenshire

Un jour, Pip & son acolyte reçoivent la visite d’un voisin fermier, Stan, qui passe pour parler de politique et amène avec lui de quoi délier les langues : une bouteille de limonade en verre, sans étiquette et remplie d’un liquide sombre. Pip goûte à cet elixir et tombe instantanément sous le charme : c’était de très loin le meilleur whisky qu’il avait pu goûter de sa vie !

A cette époque, le single malt est très peu commercialisé et est vraiment confidentiel, réservé à quelques privilégiés. En fait, très peu de distilleries embouteillent leurs single malts ; elles en ont en fût, mais ces single malts sont ensuite utilisés pour faire des blends.

Certains amateurs, comme ce Stan, ont leur entrées dans une distillerie chez laquelle il peuvent se rendre pour acheter un fût au complet, qu’ils ramènent ensuite chez eux et embouteillent au fur et à mesure de leur consommation (ou se servent un verre directement depuis le fût). Stan se rend chaque année chez Glenfarclas pour leur acheter un quarter cask qu’il pose ensuite dans sa cuisine.

The Glenfarclas Distillery

A son retour à Edimbourg, Pip parle de sa découverte à ses amis, leur fait gouter un peu de ce whisky et leur demande s’ils seraient intéressés à partager l’achat d’un fût. Tous répondent par l’affirmative avec tout l’enthousiasme du monde.

Mais se procurer un fût dans une distillerie n’est pas chose facile. Pip se tourne alors vers Stan pour lui demander s’il peut l’introduire auprès de Glenfarclas pour leur acheter un fût. La distillerie hésite, mais comme la demande vient d’un client de longue date, et que par coïncidence, un fût réservé vient de se libérer suite à la mort d’un autre client, Glenfarclas accepte.

Pip prend alors la route vers le Speyside, arrive à Glenfarclas, et achète un fût de 80 litres de Glenfarclas 10 ans pour £2500, qu’il ramène à Edimbourg et partage avec ses acolytes. Un whisky dans sa plus pure expression : brut de fût, non filtré et issu d’une seule barrique.

Ce whisky est tellement bon, tellement au-dessus de ce que les gens avaient l’habitude de trouver autour d’eux, que la nouvelle se répand vite. Le téléphone de Pip n’arrête pas de sonner : des amis de ses amis ont pu goûter à ce formidable whisky et aimeraient bien s’en procurer eux aussi. Quant aux amis de Pip, ils arrivent rapidement au bout de leur allocation initiale, et appèlent à un réapprovisionnement.

Pip regroupe alors le cercle d’amis avec qui il a partagé son premier fût, leur mentionne les nombreuses personnes intéressées par ce genre de partage, et leur propose d’élargir le groupe à ces personnes s’il parvient à obtenir de nouveaux fûts. Tous acceptent. Pip rappelle alors Glenfarclas qui, par chance, dispose de deux derniers fûts à lui vendre, que Pip part illico chercher à la distillerie. Nous sommes en 1978 et ce qui deviendra la Scotch Malt Whisky Society vient de naitre.

Ce qui parait le plus étonnant dans le début de cette aventure, avec notre recul, c’est la totale méconnaissance du single malt dans la classe moyenne écossaise à cette époque-là, vers la fin des années 1970. Tous ces proches de Pip, plutôt aisés, vivant à Edimbourg et travaillant dans la culture, la politique, les affaires… n’avaient jamais gouté à un whisky comme ce Glenfarclas.

Pip Hills, membre #001 de la SMWS

2. La création de la society

Suite à cette première expérience concluante avec Glenfarclas, Pip se met en chasse de nouveaux whiskies. Année après année, il passe de plus en plus de temps sur la route, rendant visites aux distilleries pour tenter de les convaincre de lui vendre un ou plusieurs fûts de leur whisky. Rares sont celles qui acceptent, mais il parvient parfois à mettre la main sur de belles pépites, certaines distilleries étant ravies de trouver un moyen de réduire un stock un peu encombrant.

Peu à peu, les membres de ce petit club se mettent à embouteiller les fûts que Pip parvient à dénicher. Peu à peu, ils commencent à discuter d’une officialisation de leur club et son ouverture à qui voudrait le rejoindre. Et peu à peu, Pip et quelques autres, persuadés qu’il existe un vrai marché pour ces spiritueux exceptionnels, commencent à envisager l’idée de vendre eux-mêmes ces single malts que leurs producteurs ne daignent même pas embouteiller.

Les choses s’accélèrent alors en 1983 lorsque Pip déniche un bâtiment historique à vendre dans le quartier de Leith, le port d’Edimbourg. Pip est décidé, c’est ici qu’il veut installer son club et se lancer dans le grand bain de l’industrie du whisky. Il réunit alors les membres fondateurs, leur parle du projet, et plusieurs mettent un billet pour lui permettre d’acquérir le bâtiment.

La Scotch Malt Whisky Society est officiellement fondée et s’installe dans ce vieux bâtiment nommé The Vaults.

L'actuel bar de The Vaults, à Leith

Le problème, c’est que le monde du whisky n’est pas vraiment enthousiaste face au concept de Pip : on lui dit d’abord qu’aucune distillerie n’acceptera de voir son nom sur une bouteille embouteillée par une entreprise indépendante. On lui dit aussi, et à de nombreuses occasions, qu’il n’y a aucun marché pour ces whiskies, que ces single malt si particuliers ne se vendront pas, que les gens préfèrent les blends. Et puis que de toute façon, s’il y avait eu un marché pour ce genre de whisky, quelqu’un l’aurait déjà fait avant, non ?

Mais la SMWS persiste.

Pour contourner la réticence des distilleries concernant leur nom de marque, il le remplace sur les bouteilles par un code, chaque distillerie correspondant à un chiffre : à Glenfarclas le #1, à Glenlivet le #2, à Bowmore le #3, à Highland Park le #4… Il accole un second chiffre à cet identifiant pour informer sur le fût embouteillé. Ainsi, le whisky 1.1 correspond au premier fût embouteillé par la society en provenance de la première distillerie, Glenfarclas (si vous suivez bien, les bouteilles contenant le deuxième fût embouteillé de chez Bowmore portèrent le code 3.2).

Ce système perdure aujourd’hui : aucune trace du nom de la distillerie sur les étiquettes, seul le code est visible. Il faut alors se référer à des sites ou des livres pour savoir d’où provient le whisky qu’on est entrain de déguster (si les codes sont longtemps restés secrets, on peut désormais les retrouver sur des sites comme celui-ci).

Des bouteilles sorties au tout début de la SMWS, en 1984. Au milieu, un Talisker de 8 ans distillé en 1976

Dès le début, Pip refuse de faire de la publicité, convaincu que son idée va se propager par bouche à oreille. Et il avait raison. Grâce à quelques parutions dans de grands journaux écossais, anglais puis américains aux débuts de l’aventure, le nombre de membres de la SMWS décolle.

Et malgré des hauts et des bas durant les années 1980 et 1990, la SMWS est aujourd’hui en pleine croissance et compte plus de 26000 membres dans le monde, faisant d’elle le plus grand club au monde d’amateurs de whisky.

Around the malt

Un peu de culture whisky – Par Robin

L'influence de la SMWS sur l'industrie du whisky

En naissant l’année même où plusieurs distilleries devenues mythiques (Brora et Port Ellen pour ne citer qu’elles) fermaient leurs portes, on aurait pu se poser des questions quant à l’avenir de cette nouvelle entreprise qu’était la SMWS. Pourtant, elle est toujours debout et plus forte que jamais.

Mieux, avec cette idée radicale pour l’époque, elle a largement influencé l’industrie du whisky et l’énorme expansion qu’elle connait depuis le milieu des années 1990.

Rappelons que depuis ses débuts, la SMWS n’a mis en bouteille que des whiskies issus d’un fût unique, sans filtration à froid et sans réduction (donc cask strength). Et qu’il était alors juste impossible de trouver ce genre de whisky ailleurs qu’à la SMWS (sauf à l’acheter directement un fût entier comme Stan).

Rappelons également qu’à cette époque, à peine 1% de la production de whisky écossais était embouteillé en tant que single malt, le reste étant utilisé pour faire des blends — alors imaginez bien que ce petit 1% n’excitait pas les distilleries, qui n’avaient jamais songé à embouteiller leur single malt comme le faisait la SMWS.

Pour l’anecdote, parce qu’elle est drôle, rappelons enfin qu’on se situe peu de temps après que David Deach (auteur prolifique sur le whisky et son histoire) ait pu visiter la distillerie Bowmore (chose rare à l’époque) et qu’il ait constaté que son célèbre propriétaire, Stanley P. Morrison, n’avait jamais eu l’idée de goûter à son whisky “pur”, juste tiré du fût 😉

Si le virage des distilleries écossaises vers le single malt n’est pas immédiat, la SMWS commence à voir apparaitre, vers la fin des années 1980, des idées directement inspirées de son concept novateur. En 1988, United Distillers (devenu Diageo en 1997) lance en grande pompe ses Classic Malts, une gamme de six single malts lui appartenant et représentant six régions écossaises. Le concept est moins poussé (ce ne sont ni des bruts de fût, ni des fûts uniques) mais l’effort marketing montre que l’industrie du whisky commence à prendre le single malt au sérieux.

Depuis, l’engouement pour le single malt n’a cessé de croitre à travers le monde, jusqu’à représenter 10% des whiskies écossais exportés aujourd’hui. Bien sûr, les blends écossais demeurent loin devant, tant en terme de volume embouteillé que de valeur à l’export — le single malt étant vendu plus cher, il représente 25% des ventes en valeur contre 10% en volume. Mais le marché du single malt ne cesse de croitre depuis le tournant des années 1990, si bien qu’aux USA, premier marché en valeur pour le Scotch, le single malt a connu une croissance de 183% entre 2002 et 2017 quand le blend reculait de 11%.

Evidemment, de nombreux facteurs ont joué dans ce développement, mais on ne peut s’empêcher de voir la SMWS comme un des principaux acteurs qui y ont contribué.

Around the malt

Un peu de culture whisky – Par Robin

La Scotch Malt Whisky Society aujourd'hui

La Scotch Malt Whisky Society est donc cette année dans sa 35ème année d’existence. Elle compte plus de 26000 membres, possède des établissements bien à elle à Edimbourg et Londres tout en comptant sur plus de 100 bars partenaires à travers le monde. En France, on peut trouver une poignée de bars partenaires à Paris, un à Lyon et un à Toulouse, le Hopscotch, dans lequel on a découvert la SMWS.

Si vous souhaitez déguster un de leurs whiskies sur le sol français, il vous faudra forcément passer par un de ces bars… à moins de vous rendre dans un salon, d’assister à une dégustation donnée par la SMWS (elle en donne par exemple une demain dans un pub toulousain) ou de vous procurer un échantillon auprès d’un membre.

La SMWS sort de nouveaux whiskies chaque mois, une vingtaine à chaque fois même si elle annonce embouteiller environ 500 fûts par an. Toujours est-il que chaque nouveau whisky est rapidement épuisé, puisque seule la quantité d’un fût est disponible, disons 250 bouteilles en moyenne. La plupart des bouteilles sont vendues entre 60€ et 100€, et ne sont accessibles que par les membres.

En plus des whiskies, dont on vous parlera de long en large dans notre prochaine édition, la society embouteille depuis peu d’autres spiritueux (rhum, gin, cognac et armagnac), toujours selon les mêmes règles (fût unique, brut de fût) : on n’a pas encore eu l’occasion d’essayer ça, mais ça nous excite grandement les papilles.

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